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Vignettes mémorielles

Madeleines ardennaises

11 Janvier 2016 , Rédigé par Jean-Pierre Maillard Publié dans #Ardennes-Touraine

Loin de moi de réduire Proust à sa madeleine tant il marque en profondeur ces vignettes mémorielles et reste incontournable dans la short list de mon panthéon littéraire. Pour autant, puisque (plus que la référence à des instantanés du souvenir liés à d'autres sens) c'est bien celle de la saveur qui l'emporte, je voudrais, en hommage ordinaire, évoquer pour une fois ma madeleine à moi. De la sienne je n'ai gardé ni le thé ni la madeleine (qui a d'ailleurs failli être une biscotte, comme on l'a découvert il y a peu dans les manuscrits), le trempé (mal vu) de mes casse-croûtes (Rem de Reims, bien sûr) étant réservé au café allongé des vacances (lui le préférait au lait), mais le principe y est. Ces sensations persistantes, et qui ressuscitent des moments précis et des pans entiers de notre passé (celui qui n'intéresse personne, pas le mémoriel historique exploitable) tout en les reliant défintivement au présent, sont, quoique maintenant tributaires du mythe, presque toujours liées à notre enfance, laquelle est dans mon cas ardennaise. D'autres sensations banales et industrielles, comme le lait concentré sucré Nestlé en tube, les cacahuètes de l'oncle André, ou le vrai coca-cola découvert comme seule boisson potable au fin fond de la Colombie, peuvent être tout aussi fortes et durables mais se rapprochent plus du style Je me souviens à la Pérec et ne méritent évidemment pas le patronage proustien. Ce n'est pas le cas du fameux pâté-croûte, à condition de ne pas le confondre avec le médiatisé, parallélépipédique et feuilleté pâté en croûte ardennais, belge ou lorrain, car le nôtre, impérativement au format tarte, reconnaissable à l'aveugle par l'incomparable moelleux de la croûte en pâte levée et l'équilibre savamment dosé des viandes et de l'assaisonnement, est d'une recette de Haraucourt (Village d'enfance de mon père, à deux pas de la Meuse, prononcer Hachraucourt). On peut encore le trouver à Sedan, chez le pâtissier successeur de son créateur. Et mon père de gloser sur les corporations et confréries du moyen-âge : pâté-croûte, bouchers ou patissiers ? On pourraît aussi parler de quelques plats cultes de ma mère dont l'eau nous vient encore à la bouche, mais pour moi le vrai prototype et stéréotype de la madeleine c'est une variété de pomme, assez grosse, un peu acide, celle à récolter et manger tôt, bien que, très résistante, elle puisse passer l'hiver, c'est la Rambour, encore (pour combien de temps?) issue des vergers familiaux de Margut. Il paraît qu'en gaulois Rambor (ou Rambure) veut dire pomme. Comment savoir ? En tout cas la première et lente mastication, qu'il faut savoir gérer des papilles pour en évoquer le suc et l'apprécier comme la mise en bouche d'un grand vin, vaut au moins autant que la première gorgée de bière...d'Orval. Voir Repères bio[A-B-C]

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