Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Vignettes mémorielles

Rolla : de Musset à Rimbaud

3 Avril 2016 , Rédigé par Jean-Pierre Maillard Publié dans #Littérature, #Musique, #Beaux-Arts

Comment vit-on les choses « quand on a dix-sept ans » ? A chacun son expérience ou son destin, qui vous obligeront tôt ou tard à donner ou redonner sa place à la poésie. De ce point de vue (mais il en va peut-être de même en politique ou religion), je me souviens que j'ai justement commencé par Musset, et plus précisément par Rolla. Peut-être à cause de Lagarde, ou du tableau de Gervex (voir le commentaire de Huysmans), que j'ai continué à admirer régulièrement au musée d'Orsay, c'était évidemment une période « romantique » : « Si je vous le disais, Ninon, que je vous aime / Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ? », cela certes manque de profondeur mais il faut dire à ma décharge que je n'ai pas découvert Rimbaud, qui dézingue férocement Musset et particulièrement Rolla dans la fameuse « Lettre du voyant », avant dix-sept ans. Je ne tarderais pas à devenir indécrottablement rimbaldien (et pas seulement comme ardennais!) et ne résiste donc pas à le citer assez longuement.

« Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, - que sa paresse d'ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes fadasses ! ô les Nuits ! ô Rolla ! ô Namouna ! ô la Coupe! tout est français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine ! Printanier, l'esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l'émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque; tout séminariste emporte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet. A quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec cœur; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen fait le Rolla, écrit un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n'a rien su faire. Il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadis, traîné de l'estaminet au pupitre du collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations ! »

Pourtant je ne me suis jamais dépris de ces poèmes sérénades dont on pourrait entendre la musique, comme ceux de Théophile Gautier dans Les Nuits d'Eté de Berlioz. Et puis j'ai réalisé progressivement (peut-être aussi par le théâtre) qu'il y a vraiment du drame et de l'intensité dans ces morceaux à programme ou structure développée. C'est vraiment le cas dans Rolla, où je retrouve, plus que le côté désespéré qui m'est complètement étranger, sans doute une histoire de fenêtre qui m'est personnelle, sans plus d'ailleurs, mais je vois encore la fenêtre . C'est aussi le cas dans Namouna, à l'érotisme oriental assez subtil, que j'ai découvert, grâce aux disques de mon père, par l'intermédiaire de Lalo, dans la version d'Ansermet. Histoire d'autres arts donc ou peut-être d'enfant, mais par Musset je suis passé au père Hugo et à d'autres. Et finalement, et modestement, c'est bien sur le tard le Musset de Décembre qui est resté pour moi, les spectres n'étant plus à la mode, « ce jeune homme vêtu de noir / Qui me ressemblait comme un frère ».
Voir Repères bio[C]

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article