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Vignettes mémorielles

Pérec en Pléiade

31 Août 2017 , Rédigé par Jean-Pierre Maillard Publié dans #Littérature, #Langage et Linguistique

Pérec en Pléiade

Bien sûr qu'il faut lire et relire Pérec. La parution récente des deux volumes de la Pléiade, utilement complétés par le 56ème Album, acquis comme chaque année en mémoire de mon père bibliothécaire, me donne l'occasion de le faire de nouvelle manière. Dans ce blog, je n'avais guère fait allusion qu'à Je me souviens, comme une première mise en mémoire, pour la génération qui nous accompagnait et celle qui nous suivrait, de l'époque des Choses, une histoire des années soixante. Comme étudiant puis enseignant, j'avais fait partie du public naturel fasciné par les performances techniques de La Disparition puis l'extraordinaire maîtrise de La Vie mode d'emploi. Héritier de Barthes, produit et pilier de l'Oulipo, moment de la modernité littéraire française, loin de l'existentialisme ou du Nouveau Roman, tel nous apparaissait Pérec, un brin réveur, un brin surréaliste, très joueur, surtout avec les mots, croisés ou pas. Même une pochade potache se moquant des mots et militaires comme  Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? », irrésistible ...à l'oral !, pouvait encanailler les hypokhâgneux et même, à l'époque de la guerre d'Algérie, nous évoquer Céline. Lecture au premier degré plus qu'au degré zéro peut-être, mais déjà l'intuition d'un écrivain prodigieusement doué pour le maniement de la langue et la structuration de ses récits, mais aussi comme ayant à dire, dans le temps de notre histoire, sur soi-même et sur la portée de la fiction.
Les notes de la Pléiade, qu'avait précédées un numéro très éclairant de la revue Europe de 2012, peuvent exaspérer par leur abondance et leur exhaustivité (150 pages serrées de Jean-Luc Joly rien que pour « Là, vis mode d'emploi »!) mais aident incontestablement à approfondir la lecture. Evidemment d'abord sur les allusions, jeux de mots, réécritures (Melville, Edgar Poe, Flaubert, Borges...) et autres procédés oulipiens (ou simplement à la Sterne ou Rabelais...) d'un auteur qui truffe son œuvre, au point de friser la caricature, d'indices et de références car il la conçoit comme une sorte de puzzle et cherche en permanence à se deviner lui-même. On apprend donc à découvrir et aimer, ce que le seul W ou le Souvenir d'enfance et tout un pan de La Vie mode d'emploi nous avait fait pressentir, un Pérec taraudé, mais en la cachant bien (comme sa psychothérapie d'adolescent avec Françoise Dolto ou sa psychanalyse avec Pontalis) par son roman familial et le traumatisme de la Shoah.
Pérec est tout sauf un « écrivain engagé » (mais on devine bien ce qu'il pense) ou un adepte du roman « moderne » (qu'il aurait tendance à dédaigner), mais ce n'est pas non plus qu'un pilier de l'Oulipo ou un épigone de Barthes et consorts, il faut l'inscrire dans la ligne de Flaubert (Les Choses m'ont fait relire L'Education sentimentale !) ou Stendhal. Comme les plus grands, ce Pérec qui se cherche cherche aussi, dans la réalité des objets et des espaces comme dans celle des personnes, la littérature comme succédané à l'existence. Il anticipe quelque part sa disparition, mais jamais définitive, sorte de trou noir. C'est la mort de Don Juan dans le plaisir du pastiche (« Grido indiavolato...hurla Giovanni »...) J'ai cru un temps, comme je l'ai cru de Cioran, qu'il s'était suicidé. Hélas, il est mort en 1982 à 46 ans d'un cancer du poumon.
Complexe Pérec et longtemps même complexé. Le complexe le plus évident, qu'il retournera comme un gant (aurait dit Lacan) est celui de la culture. Citations d'auteurs « qu'on a tous lus dans un Michard ou un Pompidou », faux solepcismes de la contrainte (Ibant obscuri sola sub nocta la voyelle e étant interdite dans le lipogramme de La Découverte !...), etc. Il finit par s'y perdre, volontairement, comme Don Juan. Cela est la même chose pour son lecteur, sauf que celui-ci in fine (ou pour commencer) peut prendre son plaisir où il veut. Dans la simple lecture, d'une page ou de tout un roman de type policier, dans le plaisir de rafraîchir sa propre culture, surtout celle de l'époque proche mais déjà lointaine de notre jeunesse, en se passant d'internet (C'est aussi cela la Pléiade des notes), ou dans la rencontre d'un créateur qui n'arrive pas à se dérober. On peut préférer Queneau ou Modiano, mais cela touche parfois au sublime d'un Mozart.

 

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