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Vignettes mémorielles

Le mythe des Ardennes

11 Décembre 2021 , Rédigé par Jean-Pierre Maillard Publié dans #Ardennes-Touraine, #Voyages-Géographie

L'Ardenne ou les Ardennes, un département, un pays ou un mythe ?

Dans un de ses Carnets du grand chemin, Julien Gracq se demande si le Gers est « un vrai pays, comme l'Ardenne », « une pure mosaïque administrative comme la Saône et Loire » ou « plutôt une esquisse inachevée » faute « d'une image géographique et historique unifiée, dense et puissante, comme celle qui lève des noms de Flandre, de Bretagne ou d'Alsace ». Les Ardennes ou l'Ardenne ? Un pays ou un mythe ? Quelle part de réalité géographique et historique et quelle part d'imaginaire et de littérature ? Quel sentiment d'appartenance ou reste d'identité collective ?

L'Ardenne, pour Gracq, est-elle celle, française, de la Meuse et de Un balcon en forêt (voir absolument le film de Mitrani) ou celle, belge, de la Semoy, qu'il décrit en promeneur inspiré par les paysages de forêt et de brume en citant Rimbaud ?, On sait que celui-ci n'aimait pas spécialement les Ardennes, qui l'ont bien récupéré pour le tourisme littéraire, comme il y a maintenant un tourisme militaire récupérant la Débâcle  (de Zola)! Et maintenant le mythe de Rimbaud (merci Etiemble) fait partie du mythe des Ardennes. Gracq aurait tout aussi bien pu citer Claudel ou Verlaine, et pourquoi pas Dhôtel, pour Le Pays ou l'on n'arrive jamais.
La réalité c'est que
les Ardennes actuelles, en France comme en Belgique, après les vicissitudes de l'histoire, se démènent toujours avec les frontières à la recherche d'une identité et d'une économie, mais peut-être subsiste-il dans la mémoire collective ce vieux mythe de l'Ardenne, exprimé depuis longtemps par de grands poètes européens comme Shakespeare (même si on se demande toujours Where was Shakespeare’s Forest of Arden?), Pétrarque (famosa Ardenna/Amor) ou l'auteur de la La Chanson de Roland (où « les gens des Ardennes » hantent les songes de Charlemagne). Tous auteurs revisités depuis par ceux qui lisent encore les anciens ou par quelques sociologues, publicitaires ou pédagogues.

Pour ma part, c'est à Margut, un de mes lieux d'écriture, au pied de la « colline inspirée » de Saint-Walfroy, que s'est enraciné en moi le mythe des Ardennes. Là haut, le seul stylite d'occident, venu de Lombardie à la grande époque de l'évangélisation, aurait brisé la colonne de la déesse Arduinna (sorte de Diane d'origine celte) avant que l'on brisât la sienne propre au profit des évêques désormais triomphants. Le site est parlant, on aperçoit encore la grande forêt ardennaise (l'arduinna silva de César) et l'on devine au loin la cistercienne abbaye d'Orval et les méandres de la Semoy. Celle-ci, comme la Meuse dans laquelle elle se jettera bientôt, pénètre alors la partie schisteuse du grand massif hercynien qui caractérise l'Ardenne géologique.
On a là, et dès l'apparition du nom en latin (l'origine en serait bien celtique), tous les éléments qui constitueront le mythe, l'immensité d'une forêt mystérieuse, la dimension religieuse à l'échelle de millénaires, le bouleversement des espaces et les stigmates imaginés des évolutions sociales et économiques. Car la geste légendaire de Saint-Walfroy brisant le monde païen par la seule force de sa conviction, comme quelques siècles avant la volonté cartographique d'un César triomphant, signent aussi l'avènement d'un nouvel âge, le défrichement par les ordres politico-religieux de la grande forêt occidentale, préludes à l'avènement de l'ordre impérial puis d'une Europe à venir. Les mythes géographiques ont évidemment à faire avec l'histoire, qui a les siens propres, entre traces et mémoire.

Le mythe du pays d'Ardenne(s) n'est pas que le rêve ou l'illusion des poètes, des politiques, des militaires ou des offices de tourisme. Il a deux versants. Celui, anthropologique, qui a entraîné, un peu comme en Bretagne, des légendes et des mythes annexes remontant à la celtitude  et à la grande forêt d'avant l'exploitation agricole. C'est la toile de fond, la Meuse le disputant avec le Rhin pour irriguer le mythe . Et celui, à l'ère (post)historique de sa dissolution inachevée, qui génère de nouveaux mythes, authentiquement écologiques, de retour à la terre ou à un terr(it)oir à taille humaine.
L
es Ardennais, des deux côtés d'une frontière qui n'a pas toujours existé et qui tend maintenant à disparaître, sentent bien qu'ils font partie du même pays, dans lequel ils habitent et travaillent. Que ce pays qu'on ne peut délimiter ni priver d'avenir a ses légendes et son histoire, ses ressources et sa ténacité, sa nature et son climat. Tel est, avec son pouvoir d'irradiation, son mythe.

 

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