Kamel Daoud

Je connaissais Kamel Daoud depuis ses premières chroniques dans Le Point, et j'avais été d'emblée très impressionné par sa maîtrise élégante du français et la profondeur originale de ses analyses. Il commence à être connu après la parution de Meursault, contre-enquête, qui manque d'une voix le prix Goncourt en 2014, mais c'est sa tribune libre dans Le Monde du 31 janvier 2016 sur les agressions sexuelles de Cologne qui déclenche une incroyable polémique comme on les aime en France et focalise l'attention sur ce journaliste algérien francophone, déjà violemment vilipendé dans son pays (au point d'être l'objet d'une fatwa salafiste) pour sa liberté de ton et sa critique « éclairée » de l'Islam. La parution récente chez Actes Sud, sous le titre de Mes indépendances, d'une série de chroniques parues de 2010 à 2016 dans le Quotidien d'Oran (où il était entré depuis quinze ans) apporte un éclairage indispensable pour mesurer la ténacité, la lucidité et le courage d'un homme taraudé par les contradictions de sa situation au point d'envisager sinon l'exil comme beaucoup d'intellectuels de ses semblables du moins d'arrêter le journalisme pour le silence ou ...la littérature. Paraît d'ailleurs ces jours-ci son deuxième roman, Zabor ou Les Psaumes.
Ses chroniques tiennent du meilleur journalisme « engagé » et s'apparentent aussi, par leur format et leur ton à ce que j'appellerais volontiers des vignettes (!). C'est selon moi un modèle du genre, dont il démonte sans illusion les ambiguités et les conditions de fabrication, toujours liées, avec une certaine forme d'ivresse (« c'est comme un chien dans ma tête »), à l'humeur du moment en réaction à toutes sortes d'évènements. Ce sont aussi bien des « réflexions sur la mort d'un voisin » ou sur une image médiatisée, comme celle du petit syrien kurde mort sur la plage, que des traits d'humour glacial sur mille et un évènements de la nomenklatura (comme les hospitalisations de Bouteflika), voire des « jeux de mots pour s'accorder sur l'actualité ».
Ces réactions ouvrent toujours le débat : Sur l'histoire, la géographie (de la méditerranée au pétrole en passant par « la nationale 1 » !), la politique de son pays (« Si nous avions eu un Mandela en 1962 !»), sur le Printemps arabe et les expériences égyptiennes ou tunisiennes, sur les colonisations vues du côté des « colonisateurs et décolonisateurs vieillissants », et au-delà sur des dimensions géostratégiques : la « colognisation du monde », la « stabilité, cette nouvelle religion internationale », avec tout ce que cela implique de mise en cause des différentes doxa (post)marxistes ou libérales et de la démocratie (« le peuple, théorie d'ensemble », qui vote contre lui-même »). J'en passe car il faut tout lire et on y apprendra bien plus, même si c'est déjà beaucoup, que « l'Algérie à l'usage des étrangers ».
Cette Algérie est malade de son refus de l'histoire, de son oubli ou de son rejet, au contraire de l'Egypte par exemple, des périodes romaines, chrétiennes, ottomanes, coloniales, non arabes, non musulmanes. Cette « mémoire interdite » isole tout homme libre et pas seulement le chroniqueur, c'est « le procès permanent du je par le nous » et fonde l'identité du pays dans l'ambigüité sur tous les plans : économique (« économie de marché, mais étatique » et corruption), social « le peuple ne se soulève pas mais n'est pas totalement couché », politique (y compris en politique étrangère), linguistique, religieuse. « Et ainsi de suite »...
Kamel Daoud s'en prend sans cesse, quoique jamais de front, à la religion musulmane, dans ses versions islamistes et ses prétentions politiques, dans tout ce qu'elle pourrait avoir de radical avec ses « deux mots magiques du binaire, haram/halal ». Car ses obsessions, comme la question du corps ( « quand la femme est enfermée, les hommes ne sont jamais libres et le corps est une maladie »), comme celle de la langue, sont liées au rôle manipulatoire de la religion comme pouvoir. De ce point de vue, il est dans la ligne des thèses du « désenchantement » d'un Marcel Gauchet et l'une de ses conclusions peut être : « Il faut être laïc pour sauver la religion ».
On voit que l'auteur aime les paradoxes, il peut y avoir chez lui des facilités et des fatigues et il n'échappera jamais aux polémiques mais son apport au débat actuel est incontestable et il est sincère. Lisez sa lettre finale en réponse à un ami étranger ou simplement cette chronique magnifique (2 pages sur 450) intitulée « Djazairi [c'est, en langue algérienne et en kabyle, un chanteur de notre génération, mort dans les années 80] : Le manifeste de ma langue », dont chaque phrase contient une idée qui résume tout. « Aujourd'hui en Algérie deux castes parlent arabe, langue morte, aux Algériens, peuple vivant : les élites politiques et les élites religieuses. Les deux puisant dans la sacralité l'argument de leur légitimité. Comme les prètres et les rois du Moyen Âge de l'Occident ».
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